Portier Raffles ©Olivier Cirendini

Dans un monde où chaque minute apporte son flot de nouveautés et de breaking news, il y a un je-ne-sais-quoi de rassurant à voir que certaines icônes perdurent.

Au Raffles Hotel de Singapour, un portier sikh à turban continue à ouvrir la porte aux visiteurs, le sourire étiré jusqu’à la pointe des moustaches.

Derrière le comptoir de son Long Bar, les barmen proposent toujours en tête de liste le Singapore Sling : gin, Bénédictine, angostura et un trait d’eau de Seltz. Le cocktail a été créé en ces lieux en 1915, époque où la consommation d’alcool en public était prohibée à ces dames, afin de permettre aux ladies britanniques de donner libre cours à leur amour du gin en toute discrétion.

Le sol du bar est toujours jonché de coques de cacahouètes, que les clients sont invités à jeter à leurs pieds. Parce que le bruit rappelait celui des pas dans la jungle ? Ou pour polir le parquet ? Les deux hypothèses cohabitent, en plus de celle de Britanniques aux mœurs un peu relâchées par le climat équatorial…

Et TOUJOURS on y parle du tigre. Le dernier vu à Singapour, un matin d’août 1902. Échappé d’un cirque, il eut la mauvaise idée de se planquer sous le bar de l’hôtel, où il fut abattu par un maître d’école voisin appelé à la rescousse parce qu’il était chasseur et possédait un fusil. Toujours, on entend dans le tintement des verres les détails de l’histoire : les yeux jaunes du fauve, l’homme sorti du lit en pyjama, les quatre balles qu’il lui fallut tirer (l’enseignant-chasseur de fauves avait passé la soirée à un bal, se rappelle l’histoire, ce qui explique certainement le manque de précision de sa gâchette).

Certes, le Raffles était alors bordé de jungle et non des gratte-ciels d’aujourd’hui. Certes, il n’était pas le palace aux 115 suites qu’il est devenu, et si sa notoriété commençait à s’écrire, ni Michael Jackson ni Liz Taylor n’y avaient encore posé leurs valises. Certes, le Long Bar a déménagé au sein de l’établissement et le bar au sol jonché de cacahouètes d’aujourd’hui n’a jamais vu la patte d’un tigre. Et oui, le Singapore Sling y est aux dernières nouvelles facturé 44 dollars singapouriens.

Mais n’empêche. Le Raffles est toujours une icône. Et les icônes sont souvent plus brillantes que ce qu’elles représentent. Après tout, c’est bien comme ça.

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