Le tigre derrière le lion (une histoire de migrants)

Il s’en faut parfois de peu pour qu’un pays trouve sa voie. Singapour était une jungle au sud de la Malaisie. Parce que les Anglais cherchaient à établir un comptoir près du détroit de Malacca, parce qu’un monsieur Raffles a vu son potentiel, parce que son premier leader après l’indépendance a eu une vision stratégique tournée vers l’avenir (certes un tantinet autoritaire, ne nous voilons pas la face), le “petit point rouge“ sur la carte est devenu un géant vert.

Hier, le pays avait été (mal) nommé Singapura – le « pays du lion » – alors qu’on n’y a jamais vu la crinière d’un panthera leo, mais plutôt les rayures de quelques tigres. Aujourd’hui, il est l’un des quatre dragons d’Asie. Les économistes encensent sa réussite économique, les urbanistes saluent son approche environnementale : avec ses fermes urbaines, ses serres géantes et ses espaces verts au cœur des buildings, Singapour a des airs de cité futuriste qui esquisse la ville de demain.

Une réussite fondée sur une population en majorité immigrée – Chine, Malaisie, Inde et autres horizons –, arrivée pour des raisons économiques, et qui a su créer la recette d’un melting-pot équilibré. À Singapour, on célèbre chaque année la diversité des cultures durant le “Racial Harmony Day” : le 21 juillet, les écoliers échangent les recettes et les costumes traditionnels de leurs communautés respectives. Tout cela “démontre qu’il y a de l’espoir pour les migrants”, insiste l’enthousiaste Alvin Yapp (photo), qui a fait de sa maison du quartier de Katong le musée The Intan et est l’un des meilleurs ambassadeurs de la culture péranakan (métissage chinois-malais) de Singapour. Un exemple à méditer.

De la pérennité des icônes

Portier Raffles ©Olivier Cirendini

Dans un monde où chaque minute apporte son flot de nouveautés et de breaking news, il y a un je-ne-sais-quoi de rassurant à voir que certaines icônes perdurent.

Au Raffles Hotel de Singapour, un portier sikh à turban continue à ouvrir la porte aux visiteurs, le sourire étiré jusqu’à la pointe des moustaches.

Derrière le comptoir de son Long Bar, les barmen proposent toujours en tête de liste le Singapore Sling : gin, Bénédictine, angostura et un trait d’eau de Seltz. Le cocktail a été créé en ces lieux en 1915, époque où la consommation d’alcool en public était prohibée à ces dames, afin de permettre aux ladies britanniques de donner libre cours à leur amour du gin en toute discrétion.

Le sol du bar est toujours jonché de coques de cacahouètes, que les clients sont invités à jeter à leurs pieds. Parce que le bruit rappelait celui des pas dans la jungle ? Ou pour polir le parquet ? Les deux hypothèses cohabitent, en plus de celle de Britanniques aux mœurs un peu relâchées par le climat équatorial…

Et TOUJOURS on y parle du tigre. Le dernier vu à Singapour, un matin d’août 1902. Échappé d’un cirque, il eut la mauvaise idée de se planquer sous le bar de l’hôtel, où il fut abattu par un maître d’école voisin appelé à la rescousse parce qu’il était chasseur et possédait un fusil. Toujours, on entend dans le tintement des verres les détails de l’histoire : les yeux jaunes du fauve, l’homme sorti du lit en pyjama, les quatre balles qu’il lui fallut tirer (l’enseignant-chasseur de fauves avait passé la soirée à un bal, se rappelle l’histoire, ce qui explique certainement le manque de précision de sa gâchette).

Certes, le Raffles était alors bordé de jungle et non des gratte-ciels d’aujourd’hui. Certes, il n’était pas le palace aux 115 suites qu’il est devenu, et si sa notoriété commençait à s’écrire, ni Michael Jackson ni Liz Taylor n’y avaient encore posé leurs valises. Certes, le Long Bar a déménagé au sein de l’établissement et le bar au sol jonché de cacahouètes d’aujourd’hui n’a jamais vu la patte d’un tigre. Et oui, le Singapore Sling y est aux dernières nouvelles facturé 44 dollars singapouriens.

Mais n’empêche. Le Raffles est toujours une icône. Et les icônes sont souvent plus brillantes que ce qu’elles représentent. Après tout, c’est bien comme ça.

Plats de fête

Piments ©Olivier Cirendini

J’ai appris à me méfier des plats de fête.

Non que je sois d’un naturel méfiant, mais il faut se rendre à l’évidence : certains endroits de cette jolie planète, où l’on cuisine toute l’année des plats délicats, relevés d’épices, saupoudrés d’herbes champêtres et autres bienfaits locaux, qui font saliver le voyageur par anticipation, concoctent pour les « grandes occasions » des plats dits « de fête » aux saveurs discutables.

Il faut avoir été honoré de quelques douceurs régionales pour trouver à ces lignes leur juste saveur : la tête de mouton à la mode de Norvège ou d’ailleurs, le lait de jument fermenté mongol, ou encore le ræst des îles Féroé – terme désignant des viandes et poissons vieillis et fermentés dont le hákarl, requin fermenté islandais, est le paroxysme. Dans certains pays d’Asie, on vous fera l’offrande d’un durian (Durio zibethinus), fruit tropical à la saveur inimitable selon les connaisseurs, et dont le prix au kilo atteint en conséquence des sommets, mais dont l’odeur est jugée si pestilentielle par la majorité qu’il est souvent interdit dans les transports en commun (c’est dire). Sans aller si loin, dans notre beau pays de gastronomie, on vous sortira « pour vous faire plaisir » un pâté de ragondin (oui, oui), des cuisses de grenouille, un tablier de sapeur ou un époisses « de derrière les fagots » – terme qui peut autant être synonyme de grand bonheur que de danger imminent.

On me répondra que tous les goûts sont dans la nature. C’est vrai. Mais il est tout aussi vrai que de telles saveurs, si elles ont leurs adeptes ravis et enthousiastes, ne mettent pas tous les palais à la fête (et qu’il est plus facile d’apprécier spontanément de haggis si on est né dans les Cairngorms). Bref. Pour les fêtes, restons simples. Allez, je reprendrais bien un peu de glögg !

error: Tous les contenus de ce site sont soumis au copyright