De la pérennité des icônes

Dans un monde où chaque minute apporte son flot de nouveautés et de breaking news, il y a un je-ne-sais-quoi de rassurant à voir que certaines icônes perdurent.
Au Raffles Hotel de Singapour, un portier sikh à turban continue à ouvrir la porte aux visiteurs, le sourire étiré jusqu’à la pointe des moustaches.
Derrière le comptoir de son Long Bar, les barmen proposent toujours en tête de liste le Singapore Sling : gin, Bénédictine, angostura et un trait d’eau de Seltz. Le cocktail a été créé en ces lieux en 1915, époque où la consommation d’alcool en public était prohibée à ces dames, afin de permettre aux ladies britanniques de donner libre cours à leur amour du gin en toute discrétion.
Le sol du bar est toujours jonché de coques de cacahouètes, que les clients sont invités à jeter à leurs pieds. Parce que le bruit rappelait celui des pas dans la jungle ? Ou pour polir le parquet ? Les deux hypothèses cohabitent, en plus de celle de Britanniques aux mœurs un peu relâchées par le climat équatorial…
Et TOUJOURS on y parle du tigre. Le dernier vu à Singapour, un matin d’août 1902. Échappé d’un cirque, il eut la mauvaise idée de se planquer sous le bar de l’hôtel, où il fut abattu par un maître d’école voisin appelé à la rescousse parce qu’il était chasseur et possédait un fusil. Toujours, on entend dans le tintement des verres les détails de l’histoire : les yeux jaunes du fauve, l’homme sorti du lit en pyjama, les quatre balles qu’il lui fallut tirer (l’enseignant-chasseur de fauves avait passé la soirée à un bal, se rappelle l’histoire, ce qui explique certainement le manque de précision de sa gâchette).
Certes, le Raffles était alors bordé de jungle et non des gratte-ciels d’aujourd’hui. Certes, il n’était pas le palace aux 115 suites qu’il est devenu, et si sa notoriété commençait à s’écrire, ni Michael Jackson ni Liz Taylor n’y avaient encore posé leurs valises. Certes, le Long Bar a déménagé au sein de l’établissement et le bar au sol jonché de cacahouètes d’aujourd’hui n’a jamais vu la patte d’un tigre. Et oui, le Singapore Sling y est aux dernières nouvelles facturé 44 dollars singapouriens.
Mais n’empêche. Le Raffles est toujours une icône. Et les icônes sont souvent plus brillantes que ce qu’elles représentent. Après tout, c’est bien comme ça.
Plats de fête

J’ai appris à me méfier des plats de fête.
Non que je sois d’un naturel méfiant, mais il faut se rendre à l’évidence : certains endroits de cette jolie planète, où l’on cuisine toute l’année des plats délicats, relevés d’épices, saupoudrés d’herbes champêtres et autres bienfaits locaux, qui font saliver le voyageur par anticipation, concoctent pour les « grandes occasions » des plats dits « de fête ».
Il faut avoir été honoré de quelques douceurs régionales pour trouver à ces lignes leur juste saveur : la tête de mouton à la mode de Norvège ou d’ailleurs, le lait de jument fermenté mongol, ou encore le ræst des îles Féroé – terme désignant des viandes et poissons vieillis et fermentés dont le hákarl, requin fermenté islandais, est le paroxysme. Dans certains pays d’Asie, on vous fera l’offrande d’un durian (Durio zibethinus), fruit tropical à la saveur inimitable selon les connaisseurs, et dont le prix au kilo atteint en conséquence des sommets, mais dont l’odeur est jugée si pestilentielle par la majorité qu’il est souvent interdit dans les transports en commun (c’est dire). Sans aller si loin, dans notre beau pays de gastronomie, on vous sortira « pour vous faire plaisir » un pâté de ragondin (oui, oui), des cuisses de grenouille, un tablier de sapeur ou un époisses « de derrière les fagots » – terme qui peut autant être synonyme de grand bonheur que de danger imminent.
On me répondra que tous les goûts sont dans la nature. C’est vrai. Mais il est tout aussi vrai que de telles saveurs, si elles ont leurs adeptes ravis et enthousiastes, ne mettent pas tous les palais à la fête (et qu’il est plus facile d’apprécier spontanément de haggis si on est né dans les Cairngorms). Bref. Pour les fêtes, restons simples. Allez, je reprendrais bien un peu de glögg !
Chambres avec (plus ou moins de) vue

Certaines chambres d’hôtel laissent des souvenirs inattendus.
Celles où l’on se retrouve propulsé au milieu de la nuit parce qu’une panne technique, qui restera à jamais mystérieuse et inexpliquée, a scotché un avion au sol, et dans laquelle on passe quelques heures de mauvais sommeil pendant que des techniciens s’affairent.
Celles que l’on avait mal calculées, les erreurs de casting, motels avec vue sur le parking, auberges aux escaliers grinçants, bonbonnières débordantes de coussins et de pots-pourris, escales aux photos trompeuses et aux néons blafards. Celles, aussi, qui sont de bonnes surprises, toutes simples, mais où l’on se sent tout de suite bien.
Celles où l’on a trouvé les bestioles les plus étranges – une grenouille sur un pommeau de douche fait partie des bons souvenirs.
Celles où l’on se surprend à fredonner du Bernard Laviliers : « Les pales du ventilateur coupent tranche à tranche l’air épais comme du manioc / Y’a guère que les moustiques pour m’aimer de la sorte / et leurs baisers sanglants m’empêchent de dormir »…
Celles – minables – dans lesquelles on se retrouve faute de mieux ; ou au contraire qui sont bien trop luxueuses et trop chères – des dorures et des tentures, vraiment ? – , mais dans un cas comme dans l’autre, il n’y avait que ça.
Dans cet hôtel de Medulin, en Croatie (photo), j’avais passé quelques heures avant de prendre un avion pour Paris, prévu à 5h55, rendu hagard par plusieurs journées d’une pluie qui continuait à rider avec un zèle inlassable le bleu de la piscine. Un documentaire sur les ours du Spitzberg passait sur une chaîne de TV allemande.
