L’homme qui a vu l’ours (et le fait voir)

Ours Québec @ Olivier Cirendini

Il signe ses emails « l’homme qui a passé le plus de temps quotidiennement avec l’ours noir en liberté au Canada ». Sa voiture est immatriculée en hommage à l’ours noir. Dans son auberge, même les taies d’oreiller représentent un ours. Sur les rives de la rivière Saint-Maurice, au Québec, Éric Allard a dédié sa vie à l’ours noir. Chaque soir en saison, il emmène ses visiteurs jusqu’à l’affût qu’il a créé en bordure du beau parc national de la Mauricie pour observer des spécimens d’Ursus americanus en liberté.

La technique d’approche a été affinée au fil des années. Un chemin d’accès en gros gravier sonore pour éviter que des plantigrades de passage soient surpris – ils seraient quand même plus d’une centaine en liberté dans les forêts du parc –, une cabane aménagée à l’opposé des vents dominants – leur odorat est infaillible – et quelques œufs de poule en guise d’appât.

À la tombée du jour, ils sont bien là, tout proches. À les observer, on comprend la fascination et les sentiments contradictoires qu’ils suscitent. Dans ses documents de prévention, Parcs Canada dit à la fois qu’ils « préfèrent éviter les humains » mais qu’on risque de les rencontrer « n’importe où », qu’ils ont peur de l’homme mais peuvent facilement nous mettre en pièces… L’animal, en bref, est difficile à cerner. Massif, puissant, avec des manières frustres, il devient délicat quand il lèche les branches pour se régaler de fourmis, gracieusement dressé sur une patte. Guidé par la voix douce d’Éric, on comprend alors par quelle alchimie ce fauve est aussi devenu le compagnon des enfants.

Et tandis qu’il arrache de ses longues griffes l’écorce d’un arbre et pousse des grognements de mauvaise augure dès qu’un congénère s’approche un peu trop près, on repense à Winnie l’ourson, ce livre pour enfants qui raconte comment un ours devient la mascotte d’un régiment canadien pendant la Première Guerre mondiale, avant de finir sa vie au zoo de Londres. On en a profité pour le relire. Et découvrir que Winnie the Pooh est fondé sur une histoire vraie, et que Winnie l’ourson… était une oursonne.

Les ours(es) sont décidément pleins de surprise.

(PS : À lire aussi : L’Ours qui a vu l’homme, récits de rencontres avec les ursidés sous la plume de l’excellent Charlie Buffet !)

Momijigari

Momijigari Japon © Olivier Cirendini

Les mots en disent parfois beaucoup plus sur un pays que le sens strict de leurs modestes consonnes.

Au Japon, le terme momijigari désigne rien de moins que l’observation des feuillages d’automne. Proche du hanami (la contemplation des fleurs, en premier lieu celles des sakura, les célèbres cerisiers japonais), la tradition existerait depuis des siècles, passe-temps de la noblesse devenue rituel populaire. Et c’est vrai qu’ils sont superbes, ces momiji (érables) écarlates, tout à la fois flamboyants et délicats, qui éclatent en un feu d’artifice de rouges, d’orange et d’ambre.

Pour l’Occidental, comme souvent au Japon, l’activité garde quand même une part de mystère. Est-on censé regarder les érables rougissants à la loupe ? Ou de loin ? Pousser de bruyants cris de joie ou prendre un air pensif et pénétré ?

On ne comprend pas tout et c’est très bien comme ça. Avant de descendre sur le tarmac de Narita Airport, l’étranger doit laisser dans l’avion sa grille de lecture occidentale, lâcher prise et se laisser porter, presque flotter. Accepter d’être un peu Lost in Translation, pour reprendre le titre de ce film qui décrit si bien l’effet étrange que le Japon a sur le visiteur.

Ceci fait, on pourra apprécier le momijigari et le komorebi – la lumière du soleil diffusée à travers les feuilles des arbres –, et méditer sur ce haïku célèbre du poète Ryôkan :

Elle se montre de dos
Elle se montre de face
La feuille virevoltante de momiji

Regarder passer Gamède

Il faisait parler de lui depuis quelques jours déjà. Sa traîne neigeuse sur les images satellite avait obscurci le ciel, accéléré le mouvement des nuages, creusé la mer assombrie et hachée d’écume. À 400 km au NNW de l’île, il laissait déjà planer un doute, alternant rafales et moments de calme étranges, suspendus.

Et puis, au matin, Gamède est arrivé. La mer a cessé de lutter et s’est laissée dominer. Bruit incessant du vent sifflant dans les encoignures des portes, sons sourds, au loin, de tôles arrachées, de portes qui claquent. Et de nombreux autres, non identifiés. Dehors : palmiers échevelés et rideau de pluie incessant traversant l’air presque à l’horizontale. Gamède, cyclone tropical intense, a pris possession de l’île Maurice. Alerte de classe 3. Tout est gris.

Me voilà bloqué à l’hôtel, eau et électricité coupées. Gamède est maintenant à 200 km au nord-ouest. Il n’y a plus d’horizon. Seulement le fracas. Quelques touristes, aux balcons, filment la débandade de leurs vacances tropicales. Cela fait maintenant près de 10 heures que le cyclone a pris possession de l’île. Pour passer le temps, je compte les filaos couchés sur la plage. Un de plus tombe sous mes yeux. Le bruit du vent a totalement masqué le bruit de sa chute. Un dense rideau de pluie voile le paysage comme du papier calque. Les vagues furieuses se déchirent sur la plage. Dès que l’horizon s’éclaircit un peu, on aperçoit un porte-container qui s’est dangereusement rapproché de la côte.

Au matin du deuxième jour, le ciel commence à s’éclaircir. Trop épuisés pour voler dans cette furie, les oiseaux attendent au sol, vent debout, l’air épuisé et hagard, que le cyclone lâche son étreinte sur les éléments. Le vent souffle encore avec violence, ramenant dans les chambres, par chaque interstice, des fragments de végétaux et de terre humide. Quelques voitures se remettent à circuler, donnant le signal d’une possibilité d’escapade à des grappes de touristes en quête de frissons, mais vite rentrés à l’abri.

Des chiens, affamés et trempés, errent sur la plage éventrée par la mer et le vent, piquent un sprint, s’arrêtent, hument l’air, se couchent, se relèvent, tournent en rond et se coursent. Queue entre les jambes, ils finissent d’éventrer les rares poubelles et échangent des coups de crocs lorsqu’ils se croisent.

[Le cyclone Gamède a touché l’île Maurice – et la Réunion – entre le 24 et le 26 février 2007. Le vent maximum enregistré sur l’île Maurice a atteint 158 km/h.]

Photo © Météo-France

Image satellitaire Meteosat7, le 24/02/2007 à 1100 : cyclone Gamède sur la Réunion.

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