Plats de fête

J’ai appris à me méfier des plats de fête.
Non que je sois d’un naturel méfiant, mais il faut se rendre à l’évidence : certains endroits de cette jolie planète, où l’on cuisine toute l’année des plats délicats, relevés d’épices, saupoudrés d’herbes champêtres et autres bienfaits locaux, qui font saliver le voyageur par anticipation, concoctent pour les « grandes occasions » des plats dits « de fête » aux saveurs discutables.
Il faut avoir été honoré de quelques douceurs régionales pour trouver à ces lignes leur juste saveur : la tête de mouton à la mode de Norvège ou d’ailleurs, le lait de jument fermenté mongol, ou encore le ræst des îles Féroé – terme désignant des viandes et poissons vieillis et fermentés dont le hákarl, requin fermenté islandais, est le paroxysme. Dans certains pays d’Asie, on vous fera l’offrande d’un durian (Durio zibethinus), fruit tropical à la saveur inimitable selon les connaisseurs, et dont le prix au kilo atteint en conséquence des sommets, mais dont l’odeur est jugée si pestilentielle par la majorité qu’il est souvent interdit dans les transports en commun (c’est dire). Sans aller si loin, dans notre beau pays de gastronomie, on vous sortira « pour vous faire plaisir » un pâté de ragondin (oui, oui), des cuisses de grenouille, un tablier de sapeur ou un époisses « de derrière les fagots » – terme qui peut autant être synonyme de grand bonheur que de danger imminent.
On me répondra que tous les goûts sont dans la nature. C’est vrai. Mais il est tout aussi vrai que de telles saveurs, si elles ont leurs adeptes ravis et enthousiastes, ne mettent pas tous les palais à la fête (et qu’il est plus facile d’apprécier spontanément de haggis si on est né dans les Cairngorms). Bref. Pour les fêtes, restons simples. Allez, je reprendrais bien un peu de glögg !
Chambres avec (plus ou moins de) vue

Certaines chambres d’hôtel laissent des souvenirs inattendus.
Celles où l’on se retrouve propulsé au milieu de la nuit parce qu’une panne technique, qui restera à jamais mystérieuse et inexpliquée, a scotché un avion au sol, et dans laquelle on passe quelques heures de mauvais sommeil pendant que des techniciens s’affairent.
Celles que l’on avait mal calculées, les erreurs de casting, motels avec vue sur le parking, auberges aux escaliers grinçants, bonbonnières débordantes de coussins et de pots-pourris, escales aux photos trompeuses et aux néons blafards. Celles, aussi, qui sont de bonnes surprises, toutes simples, mais où l’on se sent tout de suite bien.
Celles où l’on a trouvé les bestioles les plus étranges – une grenouille sur un pommeau de douche fait partie des bons souvenirs.
Celles où l’on se surprend à fredonner du Bernard Laviliers : « Les pales du ventilateur coupent tranche à tranche l’air épais comme du manioc / Y’a guère que les moustiques pour m’aimer de la sorte / et leurs baisers sanglants m’empêchent de dormir »…
Celles – minables – dans lesquelles on se retrouve faute de mieux ; ou au contraire qui sont bien trop luxueuses et trop chères – des dorures et des tentures, vraiment ? – , mais dans un cas comme dans l’autre, il n’y avait que ça.
Dans cet hôtel de Medulin, en Croatie (photo), j’avais passé quelques heures avant de prendre un avion pour Paris, prévu à 5h55, rendu hagard par plusieurs journées d’une pluie qui continuait à rider avec un zèle inlassable le bleu de la piscine. Un documentaire sur les ours du Spitzberg passait sur une chaîne de TV allemande.
L’homme qui a vu l’ours (et le fait voir)

Il signe ses emails « l’homme qui a passé le plus de temps quotidiennement avec l’ours noir en liberté au Canada ». Sa voiture est immatriculée en hommage à l’ours noir. Dans son auberge, même les taies d’oreiller représentent un ours. Sur les rives de la rivière Saint-Maurice, au Québec, Éric Allard a dédié sa vie à l’ours noir. Chaque soir en saison, il emmène ses visiteurs jusqu’à l’affût qu’il a créé en bordure du beau parc national de la Mauricie pour observer des spécimens d’Ursus americanus en liberté.
La technique d’approche a été affinée au fil des années. Un chemin d’accès en gros gravier sonore pour éviter que des plantigrades de passage soient surpris – ils seraient quand même plus d’une centaine en liberté dans les forêts du parc –, une cabane aménagée à l’opposé des vents dominants – leur odorat est infaillible – et quelques œufs de poule en guise d’appât.
À la tombée du jour, ils sont bien là, tout proches. À les observer, on comprend la fascination et les sentiments contradictoires qu’ils suscitent. Dans ses documents de prévention, Parcs Canada dit à la fois qu’ils « préfèrent éviter les humains » mais qu’on risque de les rencontrer « n’importe où », qu’ils ont peur de l’homme mais peuvent facilement nous mettre en pièces… L’animal, en bref, est difficile à cerner. Massif, puissant, avec des manières frustres, il devient délicat quand il lèche les branches pour se régaler de fourmis, gracieusement dressé sur une patte. Guidé par la voix douce d’Éric, on comprend alors par quelle alchimie ce fauve est aussi devenu le compagnon des enfants.
Et tandis qu’il arrache de ses longues griffes l’écorce d’un arbre et pousse des grognements de mauvaise augure dès qu’un congénère s’approche un peu trop près, on repense à Winnie l’ourson, ce livre pour enfants qui raconte comment un ours devient la mascotte d’un régiment canadien pendant la Première Guerre mondiale, avant de finir sa vie au zoo de Londres. On en a profité pour le relire. Et découvrir que Winnie the Pooh est fondé sur une histoire vraie, et que Winnie l’ourson… était une oursonne.
Les ours(es) sont décidément pleins de surprise.
(PS : À lire aussi : L’Ours qui a vu l’homme, récits de rencontres avec les ursidés sous la plume de l’excellent Charlie Buffet !)
